Ces personnages qui crèvent l’écran

Pourquoi va-t-on au cinéma? Pour se faire un “fix” de réel, diront les amateurs de Ken Loach. Mais la plupart du temps, on cherche justement à s’en évader – avec toutes les connotations du mot. Le cinéma, c’est un espace idéal où on ne bafouille pas, où le café arrive toujours accompagné d’un verre d’eau.

Cet espace idéal du cinéma, plusieurs films ont tenté de le théoriser. Dont deux qui semblent se répondre à trente ans d’écart: La Comtesse aux pieds nus (1954), de Joseph L. Mankiewicz, et La Rose pourpre du Caire (1985), de Woody Allen.

Servis par des dialogues impeccables, les deux longs-métrages brodent avec virtuosité autour du même thème: le cinéma comme échappatoire, ou plutôt comme objet du fantasme. Dans La Rose pourpre du Caire, Cecilia/Mia Farrow s’évade de son quotidien misérable dans les salles obscures, en pleine Grande Dépression. Elle soupire après la vie des stars et, surtout, après la vie parfaite, scénarisée, “bigger than life” des personnages à l’écran.

Ce que résume, en substance, Harry Dawes/Humphrey Bogart dans La Comtesse aux pieds nus, lors d’une de ses fameuses tirades en voix-off:

A movie script has to make sense, and life doesn’t.

Voilà qui reste une des plus belles citations de cinéma, et aussi sur le cinéma.

Rien d’étonnant, dans deux films qui jouent autant sur la tension entre vie réelle et fiction, que cette friction finisse par user la trame du réel, à la rendre poreuse. Métaphoriquement dans La Comtesse aux pieds nus, où Maria Vargas / Ava Gardner, une danseuse des bas-fonds de Madrid, va “crever” l’écran, devenant du jour au lendemain une star hollywoodienne.

Littéralement dans La Rose pourpre du Caire, où Tom Baxter, héros de “serial” incarné par Jeff Daniels, sort de l’écran en pleine séance, lassé de rejouer indéfiniment les mêmes scènes. Lui qui cherche à s’émanciper n’échappe pourtant pas à sa nature de héros hollywoodien – “c’est écrit dans mon personnage”, explique-t-il à Cecilia pour justifier son comportement. Il n’échappe pas non plus au code de censure Hayes, ce qui donne lieu à une des séquences les plus drôles du film, livrée ici in extenso:

Tom Baxter: [il marque une pause après avoir embrassé Cecilia] Where’s the fade-out?

Cecilia: What?

Tom Baxter: Always when the kissing gets hot and heavy just before the lovemaking, there’s a fadeout.

Cecilia: Then what?

Tom Baxter: Then we’re making love in some private, perfect place.

Cecilia: That’s not how it happens here.

Tom Baxter: What, there’s no fade out?

Cecilia: No, but when you kissed me, I felt like my heart faded out. I closed my eyes, and I was in some private place.

Tom Baxter: How fascinating. You make love without fading out?

Cecilia: Yes.

Tom Baxter: Well, I can’t wait to see this!

Real Humans, S.-F. domestique

La série suédoise Real Humans surfe sur la vague des séries scandinaves, troquant le polar noir (The Killing, The Bridge) et la politique (Borgen) pour la fantaisie S.-F. Un univers quasi contemporain, où des robots humanoïdes (ou “Hubots”) prennent la place des humains – comme personnel de maison, ouvriers spécialisés, voire coach personnel… Le parallèle avec la question de l’immigration est transparent, et des mouvements d’extrême-droite, mâtinés de luddisme, luttent d’ailleurs contre l’invasion.

Voici la principale séduction de Real Humans: sa richesse thématique, la série recyclant avec bonheur les motifs du genre (la fable prométhéenne, la révolte des robots, l’hybridation).

Série scandinave oblige, la sexualité est abordée frontalement: un fils avoue à son père qu’il est attiré par les “hubottes” (autrement dit, qu’il est “transhumainsexuel”), et des femmes mûres trafiquent leurs Hubots pour lever leurs blocages Asimov et s’envoyer en l’air. Fantasme sous-jacent: dans Real Humans, on peut se débarrasser d’un petit ami devenu pénible en le… débranchant.

D’une certaine façon, Real Humans est la version domestique de Battlestar Galactica, remplaçant le space opera par le soap opera, les létaux Cylons par les sympathiques Hubots. C’est son intérêt, mais aussi sa limite. Car il manque la composante-clé d’une bonne histoire de S.-F.: l’effet de fascination.

Les yeux trop bleus, la peau trop lisse, les Hubots ressemblent à des versions grandeur nature de Barbie et Ken (ils sont d’ailleurs livrés dans des boîtes), la série s’appuyant sur des effets spéciaux assez low-tech pour susciter cette “suspension of disbelief” chère aux Anglo-Saxons. Qu’il soit contraint (pour des raisons de budget) ou délibéré, ce choix, quoique fonctionnel, empêche sans doute de faire des Hubots de véritables “objets du désir”. Plus Playmobil que Playboy, en somme.

La saison 1 de Real Humans est disponible en DVD chez arte

The Passage: les vampires ont toujours les crocs

Twilight, True Blood, Vampire Diaries, Dark Shadows, Abraham Lincoln: Vampire Hunter: la mode du vampire ne coagule toujours pas. Prenons donc un peu d’avance avec Le passage, de Justin Cronin, dont Ridley Scott a acheté les droits d’adaptation. Sortie du film annoncée pour 2013.

Car cela nous a déjà fait le coup avec Game of Thrones : hameçonné par la série HBO, on a commencé à lorgner les bouquins de George R. R. Martin. Mais vu qu’il y en a cinq et qu’ils sont énormes, on se dit qu’en commençant maintenant, on arrivera tout juste à finir le second tome quand débutera la troisième saison, le 31 mars prochain.

Il faut dire que ces messieurs d’Hollywood (ou de New York, quand on parle de télévision) ont la gâchette facile: ils se jettent sur les droits des bestsellers et mettent au pas de course en production leur adaptation. Dans ces conditions, difficile de suivre.

Pour Le passage, ça n’a particulièrement pas traîné: Ridley Scott a acheté les droits il y a deux ans, avant même que son auteur n’ait bouclé le premier tome (il y en a trois de prévu)! Mais cette fois, hop, on ne s’est pas laissé avoir et on avalé la chose. Petite chronique vampirique.

Tout d’abord, pour cette énième variation sur la figure de Dracula, Cronin ajoute sa pierre à la rationalisation du mythe: le vampirisme est dû à un virus, dont sont porteuses des chauves-souris d’une région reculée d’Amazonie. La division Special Weapons de l’armée US s’y intéresse afin de créer des “super-soldats”. Mais l’expérience dégénère, et l’humanité se retrouve assiégée, débordée par les “virals” (ou “smokes”, ou “jumps” – l’auteur n’utilise jamais le terme de vampire), se barricadant dans des camps fortifiés protégés, la nuit, par des spots de lumière blanche.

Le pitch n’est pas franchement original, mais c’est par son traitement que ce gros roman (près de 900 pages) tire son épingle du jeu: tout d’abord, il évacue le décorum du genre, faisant de ses vampires des créatures purement animales, prédatrices, seulement motivée par la “faim”. Rien à voir, comme l’écrit l’un des personnages, avec ces “nice-looking men in suits and capes with good manners”. Exit donc Christopher Lee, les virals de Cronin ressemblent plutôt aux zombies furieux de 28 Days Later. Un “démontage” du mythe qui conduit à une des plus jolies scènes du bouquins, quand des soldats assistent à la projection du Dracula de Browning, dont ils déclament en choeur toutes les répliques.

Le passage accroche par son ambiance, anxiogène, post-apocalyptique, qui peut faire penser parfois à La route de McCarthy. En moins définitif, cependant. Parce qu’il y a de l’espoir chez Cronin, l’auteur faisant de ses personnages – très bien écrits, y compris les secondaires – les acteurs de la Rédemption de la race. Il y a donc un côté “geste”, un côté messianique – avec quelques références bibliques transparentes (les cobayes originaux de l’armée sont au nombre de douze: does it ring a bell?). Cela alors même que le bouquin évacue toute la dimension religieuse du mythe (crucifix, eau bénite). Comme si, dans un monde aussi désespéré, orienté vers la simple survie, il n’y avait plus de place pour Dieu.

Bref, un bon blockbuster, qui s’avère un vrai page-turner dans sa deuxième moitié. Finalement, ce qui handicape peut-être le bouquin de Cronin, c’est qu’il a été pensé (et annoncé) dès le début comme une trilogie. De quoi affaiblir un peu sa portée, sa tonalité crépusculaire: s’il y a une suite, c’est que tout n’est pas perdu, non?

Le passage est disponible en français chez Robert Laffont.

Game of Thrones, l’anti-Seigneur des anneaux?

Au terme de sa seconde saison, la série d’heroic fantasy d’HBO fait plus que jamais figure d’antidote au Seigneur des anneaux. Cela dit sans aucun jugement de valeur. Premier élément distinctif : le sexe. Dans Game of Thrones, ça fricote, ça baise, ça culbute, y compris entre frères et sœurs, dans tous les recoins de donjon, comme une version sous aphrodisiaque de Tolkien.

Cherchez la femme

Mais si le sexe est présent, c’est aussi parce que les femmes jouent un rôle de premier plan, elles qui restaient complètement en marge de la guerre de l’anneau – à l’exception de Galadriel, dont la carrure démiurgique la prive toutefois de sa féminité, et d’Arwen, que Peter Jackson est allé repêcher dans les annexes de la saga de Tolkien. Quelle meilleure démonstration, d’ailleurs, d’un univers totalement phallo-centré ?

Daenerys, “mère des dragons”. DR

A l’inverse dans Game of Thrones, il y a une femme – une mère, une amante, les deux ? – derrière chaque homme, dans une version heroic fantasy d’Hamlet : il y a Cersei derrière son freluquet de fils, roi sadique et immature ; il y a la prêtresse Melisandre, qui manipule Stannis. Et il y a Daenerys, en pleine lumière cette fois, la « mère des dragons ». A vrai dire, à part le nain Tyrion (et feu Eddard Stark), les personnages les plus intéressants sont des femmes…

Come-back magique

Mais ce n’est pas tout. Si Game of Thrones est l’anti-Lord of the Rings, c’est surtout par sa tonalité : le livre de Tolkien, comme les films de Jackson, suintent la gueule de bois. Le Bien a vaincu, mais cette conclusion heureuse signifie néanmoins le départ des elfes. Comme l’écrit Vincent Ferré (in Tolkien sur les rivages de la terre du milieu), c’est « la fin d’un monde et l’avènement d’un autre, le remplacement du mythe par l’Histoire ».

Autrement dit, la fin du temps cyclique du mythe (celui des Elfes immortels, de la magie), remplacé par le temps linéaire des Hommes. C’est le temps du désenchantement, qui est aussi celui du Progrès, de la science, de l’évolution, par opposition au temps figé des Elfes.

Au contraire, Game of Thrones marque le temps du réenchantement: tout au Nord au-delà du Mur, les “white walkers”, créatures morts-vivantes quasi légendaires, frappent à nouveau à la porte du réel. Tout au Sud, dans le giron de Daenerys, les dragons qu’on croyait éteints, éclosent à nouveau: “Quand vos dragons sont nés, notre magie est née à nouveau”, confie un sorcier de Qarth à Daenerys.

Plus explicite encore, Melisandre accouche littéralement d’une créature d’ombre dans l’épisode 4, Garden of Bones: preuve s’il en fallait que la magie est de retour, et que c’est essentiellement l’affaire des femmes…